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INFOC’est une maison bleue, accrochée à la colline…
Les murs ne sont que des murs. Bon. Quelques briques, un peu de mortier et pas mal de sueur. Admettons. Pourtant, nul besoin de cotiser à l’église de scientologie ni de militer dans dieu sait quelle secte mystique, pour que certains de ces murs, à force d’avoir abrité les personnages les plus incroyables, d’avoir palpité aux sons des musiques les plus folles, d’avoir assisté aux scènes les plus surréalistes, semblent bien ne plus pouvoir se réduire aux briques, à la sueur et au mortier. Ceux-là ont non seulement emmagasiné l’histoire dont ils ont été les témoins privilégiés, mais ils semblent prêts, les soirs de grande énergie, sinon à restituer cette histoire (de somptueux fantômes qui traîneraient d’incroyables boulets de bonheur fou et de désespoir lumineux), du moins à conférer à l’air ambiant une vibration troublante et jubilatoire. Pyramides, mégalithes, salles de tortures de châteaux moyenâgeux- ou plus près de nous, une certaine maison du Thier-à-Liège !
Rappel. 1949 : au sortir de l’aventure des Bob Shots, le gang des jazzmen liégeois se trouve face à l’heure du choix. Les grandes années du Jazz-roi sont définitivement derrière, et l’adolescence touche à sa fin. Certaines ont désormais dans les mains un diplôme qui pourrait leur ouvrir les portes d’une carrière toute tracée : une perspective qui n’excite ni l’Ingénieur Jaspar ni le Pharmacien Pelzer. So what ? Devenir ce que l’on est (et donc, partir pour Paris, continuer l’aventure et la bohême), ou se contenter d’être ce que l’on devient (un notable qui pourrait en cas échéant, occuper ses loisirs en faisant un peu de musique, le samedi soir). A moins qu’il n’existe une solution intermédiaire : tirer la langue au fatalisme et tenter une double vie, une vraie double vie. Englué depuis la puberté dans d’épineux problèmes de conscience (1), Jacques Pelzer cherche alors à reprendre avec sa jeune épouse, une pharmacie hors du centre ville (2). Et c’est lors d’une déambulation hasardeuse que le jeune couple trouve très exactement ce qu’il cherche. Une officine qui satisfasse la respectabilité familiale- des fois que l’oncle Auguste, évêque et bibliothécaire au Vatican, décide de venir leur rendre une petite visite (il suffirait alors de virer vite fait les bouquins à l’index et les objectifs suspects) ; mais qui soit aussi un possible laboratoire où Jacques, René Thomas et les autres poursuivent l’aventure entamée 10 ans plus tôt, en pleine Occupation. Très vite, grâce à la compréhension d’Andrée, elle-même artiste jusqu’au bout des ongles, la Maison Pelzer, bientôt enluminée des gazouillis puis des roulements de batterie du fruit percutant de leur mariage (Mimiche est là et se prépare à une enfance peu banale), la Maison, donc, se scinde en deux parties distinctes : la pharmacie proprement dite, gérée pour l’essentiel par Andrée et par quelques assistants, sous la supervision de Jacques évidemment, et le reste de la maison, où le jazz règne en maître, du salon où trône ce piano magique sur lequel joueront les plus grands (Bill Evans, vous connaissez ?) à la cave où auront lieu répétition et happenings divers, en passant par l’escalier, tapissé d’affiches incroyables ou le jardin, lieu de régénérescence indispensable, à l’acoustique naturelle non dédaignable.
Les premières années, ce sont logiquement les jazzmen belges (et les gonocoques qui les suivent à la trace) qui squattent la Maison : René Thomas, bien sûr, et puis tous les autres, les Jeanne, les Struvay, les Grahame, puis toutes les jeunes générations successives pour qui l’endroit signifie de plus en plus un signe d’ascension et de reconnaissance (« samedi, j’ai fait la jam dans la maison de Jacques Pelzer, et tu sais qui était là ? »). Mais bientôt le lieu s’internationalise. C’est que Jacques, quoique resté ancré à Liège, voyage évidemment énormément lui aussi, et les rencontres se multiplient ; reste-t-il des Parisiens, des Italiens ou de Suédois de cette génération qui ignorent l’itinéraire menant au Thier à Liège ? J’en doute. Et puis voilà Comblain qui démarre, avec son incroyable cohorte de géants bleus, qui TOUS viendront vivre de somptueuses after hours sur les hauteurs de Liège. Certains trouvant l’endroit tellement à leur goût qu’ils n’hésitent pas à prolonger leur séjour : Kenny Carle, Lee Konitz, Elvin Jones, Stan Getz, Dexter Gordon, le gotha, avec en quazi-permanence christique, la figure de monsieur Chet Baker, qui a tout simplement sa chambre au Thier à Liège. Boule de neige hallucinée de swing, l’Hôtel Pelzer- qui aujourd’hui encore suscite la curiosité des étudiants en quête de sujet de mémoire- et devenu, après le Grand Balcon ou le Ringside, le quatre étoiles du swing européen. Et voici Dave Liebman, Steve Lacy, Steve Grossman, Wayne Shorter, Jon Eardley, Jack de Jonhette et qui sais-je encore : il serait plus facile de dresser la liste des grands jazzmen qui ne sont pas passés par le Thier ! Pour les jeunes, dès lors, l’endroit prend des proportions carrément surréalistes, d’autant que le premier contact est toujours pour le moins singulier. Demandez à Steve Houben, à Jacques Pirotton, à Pierre Vaiana, à Fabrizio Cassol, à Eric Legnini et à tous les autres leurs premiers souvenirs du Thier à Liège ! Je ne résiste pas à l’envie de citer Pierre Vaiana, dont le témoignage apporte en outre un éclairage fascinant sur le personnage de Jacques Pelzer ; « J’avais eu le numéro de Jacques par Léo Fléchet. Je ne le connaissais pas, mais je l’avais vu jouer évidemment. Et voilà, je lui dis au téléphone : « Monsieur Jacques Pelzer, vous ne me connaissez pas, mais je n’ai plus de saxophone, l’Académie me l’a repris et je dois travailler avec un groupe alors je vous appelle. » Il me dit »Tu as quel âge ? » et je lui dis : « Seize ans ». « Ok viens à la maison ». Il m’a expliqué le chemin, j’y suis allé, je suis arrivé chez lui, en bus, au Thier à Liège. Il est venu m’ouvrir : il avait complètement oublié que je venais chez lui, mais il me dit « Ah oui, euh, rentre, assieds-toi. » Je me suis assis dans le divan et ils regardaient, je m’en souviendrais toujours, un documentaires sur les pêcheurs, sur leur télé en noir et blanc sans le sons et ils écoutaient en même temps une bande avec Philip Catherine, et ils mangeaient des œufs a la coque ! C’était complètement surréaliste, Jacques continuait à manger son œuf à la coque avec Jean Linsman et Mimiche. Ils mangeaient et j’avais l’impression que ça durait des heures, et moi j’étais là, je ne savais pas quoi faire. Et puis un moment, il vient vers moi et il me dit « Ah oui, attends, je vais te chercher un saxophone. » Il est allé chercher son saxophone en plastique, un saxophone tout blanc, comme Ornette Colemen, et il s’est mis à jouer, et il m’a dit : « Oh, il est formidable ce saxophone ». Moi j’étais complètement impressionné. Et il m’a dit « Tiens, voilà, prends-le ». et puis il m’a reconduit chez moi. J’avais passé deux heures chez lui et je me suis retrouvé, à seize ans, chez moi, avec un saxophone de Jacques Pelzer ! J’imagine maintenant, si moi j’ai un gamin de seize ans qui m’appelle, je ne vais jamais lui prêter un saxophone : il ne me connaissait pas ! » Extrait du coffret « Histoire(s) du jazz à Liège, ch 8, Ed Maison du Jazz/ Médiathèque de la Province, décembre 2004)
Et on pourrait tous vous en raconter de semblables. En arrivant chez Jacques, on ne savait jamais sur qui on allait tomber : c’était magique ! Et puis, en 1994, une après-midi que nous n’oublierons jamais, alors que tout le monde l’attendait à Gouvy, Jacques a jeté le gant, et plus rien n’a été comme avant au pays de Liège Sans le Parrain, la dynamique n’était plus la même, on manquait de souffle, même si les initiatives ne manquaient pas. Comble de hasard, trois semaines après le départ de Jacques, la Maison du Jazz ouvrait ses portes, une maison dont il aurait fatalement été bien plus que président d’honneur comme il l’avait été de Jazz in Time, quelques années auparavant. Dire qu’on avait le blues, c’est peu dire, d’autant que, s’il continuait à apparaître de merveilleux jeunes musiciens à Liège, ils avaient de moins en moins d’endroits pour jouer (ou se ressourcer) et ils désertaient donc la ville assez rapidement.
Et puis, il y a un an ou deux, les musicos ont repris possession de la Maison Pelzer. Une première nuit magique a rendu à la Maison cet éclat qu’elle commençait tout doucement à perdre : avec Mimiche, Marc Bienfait, les nouveaux habitués des lieux et la Maison du Jazz, nous avons proposé aux Liégeois une Nuit Pelzer (mi-concerts, mi-vidéo) qui a connu un succès dépassant largement nos prévisions ; Dans les mois qui ont suivi, un noyau de jeunes jazzmen s’est remis à faire trembler ces murs qui n’attendaient que ça ! C’était reparti. Et l’idée de sauver cette maison en en refaisant un temple du jazz, mais public cette fois ci, à continué a germer dans les têtes. Mais il y avait tellement de boulot à faire ! Et là, je tire mon chapeau (j’en ai acheté un pour l’occasion) face au boulot incroyable que viennent d’abattre Marc Bienfait, Dany ... et Catherine ! Même Mimiche n’en croyait pas ses yeux et se demandait si c’était bien sa maison. A eux la parole : tout ce que je veux encore dire, c’est que cette maison risque bien de devenir le nouveau nombril du jazz vivant à Liège : c’est tout ce que je leur souhaite ! Et on fera tout pour les y aider !
Jean-Pol Schroeder Maison du Jazz de Liège (1) cfr J-P Schroeder, Prises de bec et bises de clerc : Jacques Pelzer, esthète mystique, in Blue Banane n°’ (printemps 2000), réédité en feuilleton dès février prochain dans le bulletin de la maison du Jazz, Hot House. (2) Lorsque nous passions de soirées musicales
chez lui, au Thier ou chez moi à Neupré, Jacques ne ratait
jamais une occasion de souligner que nous vivions, l’un comme l’autre,
au-dessus de la mêlée, mais en même temps si proche
de la ville, que nous étions jamais bien loin du creuset où
« ça se passait ». |